J’ai d’abord connu un chrono avant de connaître son nom : 4’00’’48. Record de Belgique juniors sur le mile en indoor, le 2 février 2025. Cette performance restera un des souvenirs savoureux de sa carrière naissante, car il l’établit en remportant la prestigieuse épreuve New Balance à Boston. Le 28 février 2025, il améliore son propre record national juniors en salle l’abaissant de 3’42’’96, un chrono réalisé en janvier, à 3’42’’76 sur 1500m. Elliot entre dans l’histoire.

© Texte : Laura Vandormael / Photos : Agones_media

Depuis cette saison hivernale couronnée de succès, Elliot a fracassé ses records outdoor sur ses distances de prédilection, le 800m et le 1500m. Rencontre avec un jeune garçon qui a appris que patience, rigueur et plaisir sont indissociables pour construire une carrière dans le demi-fond.

Woluwé-Saint-Lambert, le Stade Fallon, la piste usée par les coureurs bruxellois, c’est ici que le jeune prodige a réalisé ses toutes premières foulées, ici qu’il a découvert son amour profond pour la course.

Elliot est âgé de 10 ans quand il débute l’athlétisme au White Star, sous l’œil de Jeff Anthierens, en pupille. « Elliot était un enfant discret, mais appliqué. Bien que régulier à l’entraînement, ce n’est que lors de sa première compétition, qui était la Crosscup de Hannut que son talent pour le demi-fond s’est révélé », se remémore Jeff.

Deux ans plus tard, il croise la route d’un autre entraîneur, et cette rencontre sera décisive. Celui qui prendra la peine d’exploiter de manière intelligente et progressive le potentiel d’Elliot s’appelle Tim Moriau. À l’époque, le tout jeune athlète a déjà démontré de certaines aptitudes en demi-fond, et notamment en cross-country avec une victoire à la Crosscup de Hannut pour sa première participation à ce prestigieux événement. « À la Crosscup de Mol quelques mois plus tard, une personne distribuait des flyers. Tim Moriau était, à l’époque, en train de construire son groupe d’athlétisme, qui comportait une section pour les jeunes. On a été invités avec d’autres parents d’athlètes à Oordegem, pour écouter le projet qu’ils avaient pour l’équipe de jeunes que Tim souhaitait créer », se souvient le père d’Elliot, Denis Vermeulen. « Elliot était tout jeune. Et, je me souviens avoir été marqué par le message véhiculé qui était : « on veut entraîner de manière intelligente selon la devise « less is more ». Tim est assez direct dans sa communication. Il ne nous a pas garanti qu’Elliot deviendrait un champion, mais qu’il aurait un bon encadrement dans sa structure. En plus, Tim avait bonne réputation », confie Denis.

Ça y est, les dés sont lancés et le Bruxellois intègre la structure d’abord sous la houlette de l’entraîneur Ruud de Rybel, avec Tim Moriau qui supervisait les programmes. « Le premier élément qui m’a frappé, c’était qu’Elliot devait s’entraîner beaucoup moins dur que ce qu’il avait connu jusque-là, ce qui nous a laissés penser qu’il allait peut-être gagner moins de courses. Pour Elliot aussi, c’était un peu contre-intuitif. Mais, on a fait confiance, et on a eu raison de le faire ». L’athlète et le coach commencent alors à écrire une belle histoire humaine : celle d’une collaboration qui fonctionne à merveille. Tim Moriau façonne Elliot pas à pas pour qu’il devienne sereinement le meilleur athlète possible, sans pression, selon une approche minutieuse mais aussi un environnement inspirant. Il a déjà sous son aile de grands noms de la course à pied longue distance comme Isaac Kimeli, Thomas De Bock.

À leur contact, le jeune Bruxellois s’inspire et apprend l’exigence qu’implique la volonté de performer à un haut niveau. « Cela avait un côté motivant, car il les voyait s’entraîner. L’école de Tim est une école d’exigence, d’honnêteté, de professionnalisme. Quand il y avait quelque chose qui n’allait pas, il nous le disait, on y réfléchissait, et on corrigeait ce qui posait problème. Je me souviens que Tim a tout doucement insisté, auprès d’Elliot, sur le côté détails, car nous, on arrivait toujours en retard à l’entraînement. Nous n’étions pas toujours hyper disciplinés. Elliot a découvert cette école d’exigence développée par Tim » me raconte Denis.

Un tournant dans son histoire

Cette rencontre est le premier vrai tournant dans l’histoire qu’Elliot écrit avec la course à pied. « Tim m’a énormément apporté. Je ne serais pas là où j’en suis aujourd’hui sans lui. Il m’a beaucoup aidé, tant sur le plan sportif qu’humain. J’ai beaucoup grandi grâce à lui, même si je sais que la marge de progression est encore grande. Je suis vraiment reconnaissant d’avoir croisé son chemin. J’apprécie l’honnêteté et l’exigence de Tim qui te pousse à toujours regarder vers le haut, mais en tenant compte de mon profil et de mes besoins spécifiques. Même si la route est encore longue, je sais que notre partenariat vient juste de commencer, et qu’il nous reste encore quelques belles années pour réaliser de bons résultats ».

Nous sommes en 2018, et les premiers effets de cette collaboration se matérialisent en succès pour Elliot avec la conquête de nouveaux titres nationaux en cross. « Je pense que de mes 9 à 14 ans, je gagnais toujours les championnats de Belgique de cross. À cette période-là, j’étais aussi très bon sur piste, souvent parmi les meilleurs dans ma catégorie. Puis j’ai eu des problèmes de croissance qui m’ont éloigné des terrains pendant un an. Quand je suis revenu, ça a été un peu compliqué au début, surtout que je faisais moins de compétitions sur piste. Mais même là, j’étais encore solide, même si je sentais que je n’étais pas à mon meilleur niveau », confie-t-il.

Dans cette période de difficultés à s’entraîner « libéré » des soucis imposés par son corps, Elliot, à nouveau, remercie Tim pour sa présence à ses côtés. « J’ai aussi toujours fait confiance à mon entraîneur. Le projet a toujours été à long terme. Même quand je m’entraînais moins que d’autres à l’époque, je savais que j’étais déjà compétitif. Et ça m’a aidé à garder confiance en moi. Quand j’étais pupille, minime, cadet, je gagnais quasiment tout, y compris toutes les Nuits de l’athlétisme à Heusden ». Mon coach m’a aussi appris à relativiser, surtout pendant la période compliquée liée à la croissance ».

C’est aussi la période des choix pour Elliot. Celle de quitter les pelouses des terrains de football pour donner la priorité au tartan d’une piste d’athlétisme. « Je me rappelle d’une fois où j’avais ramené un mauvais bulletin à la maison. Mes parents m’ont posé un ultimatum : je devais choisir entre les deux sports. J’ai choisi l’athlétisme, et je ne l’ai jamais regretté ». D’après son papa, « c’est la combinaison des entraînements, des matchs, des petits bobos et le Covid qui ont précipité la décision d’Elliot. Je pense qu’il a toujours su qu’il avait un talent pour l’athlétisme que pour vivre sa passion à 100 %, un choix était obligatoire ».

La constance est la clé

Elliot est peut-être aussi discret et humble que performant. Aucune prétention, aucune condescendance ne l’anime quand on parle de ses capacités et de ses résultats. Néanmoins, c’est un pur instinct de compétiteur et de gagneur qui s’empare de lui une fois que le coup de feu retentit.

C’est aussi un jeune homme qui a la tête sur les épaules selon une vision patiente de la performance qui devra se concevoir sur le long terme. Selon lui, « la constance est la clé » pour claquer des bons résultats, c’est ça qui fait la différence. S’entraîner régulièrement, en savourant chaque séance, voilà son mantra.

Sa distance préférée ? Définitivement le 1500 mètres plutôt que le 800 mètres pour sa prépondérance tactique et la nécessité de conserver une grande lucidité tout en gérant son effort sur plusieurs tours. Réfléchir tout en étant à fond, ça lui plaît.

Une histoire de famille

Le talent, l’entraîneur, la motivation : l’équation semble parfaite. Mais il existe une autre pierre de touche pour la carrière d’Eliott : sa famille. Son père, sa mère, ses sœurs jumelles, avec lesquelles « il est le grand frère protecteur », me confie sa frangine Inès. Son grand frère et ses sœurs forment autour de lui une unité infaillible. Leur complicité est comme une épaule émotionnelle. Son papa Denis l’aide aussi à prendre du recul, en insistant sur le fait d’associer la course à pied à quelque chose de positif comme, dans la jeunesse d’Elliot, partager un bon paquet de frites ou autre nourriture qu’Elliot apprécie après une compétition, et prolonger ainsi le fun de la course avec un moment de plaisir.

Ainsi le jeune Bruxellois est sereinement entouré, de manière à aborder l’athlé de haut niveau dans une pression qui ne devient pas anxiogène. Fort de la stabilité de son entourage, il se concentre sur lui-même et sur son propre épanouissement, sans se soucier outre mesure des performances ou des fanfaronnades d’autrui.

Un allié précieux l’aide d’ailleurs dans cet épanouissement : la musique !

Elliot se révèle un grand et éclectique amateur de bon son. Les styles varient selon son humeur, s’ouvrent à lui autant qu’il s’en inspire. Plus jeune, il écoutait régulièrement l’émission « La troisième oreille » de feu Marc Danval sur la radio « La Première ». C’est le mélange de styles et le groove qui le caractérisent, avec le sentiment de se laisser aller, suivant le morceau, à des sensations uniques qui le calment ou au contraire l’activent. Sans nul doute, cette passion pour les harmonies met justement de l’harmonie sans sa vie : investir d’autres domaines que la course à pied permet que celle-ci demeure épanouissante.

« La course à pied a une grande importance dans ma vie, car elle est source d’énormément de plaisir. C’est l’une des choses qui me procure le plus de bonheur, mais ne me définit pas. Je suis bien plus que mon sport », affirme le jeune homme.

Un potentiel qui se révèle

En avril dernier, Elliot décroche avec brio le minimum qualificatif pour l’Euro Juniors sur 1500 mètres en signant 3’42’15. Sur 800 également, il ira chercher le minimum européen en établissant un nouveau record personnel de 1’47’’38 au Putbosstadion d’Oordegem, une piste qui en aura vu bien des performances s’accomplir ! « Pendant la course, j’essaie de me concentrer sur ce que je dois faire, sur ma stratégie, sans me mettre trop de pression. C’est important pour moi de rester calme et de me rappeler que je peux me faire confiance. Je sais que quoi qu’il arrive, j’aurai ma chance. Pour ce 800 mètres, c’était pareil. Tout au long de la course, je pensais surtout à rester focalisé sur mon rythme, et à ne pas me laisser emporter par l’intensité. J’étais dans l’action, et dans l’instant. »

En juin dernier, il marque l’histoire à nouveau en s’emparant du record de Belgique juniors sur 1500 mètres. 3’38’’65 sur sa piste de toujours, au White Star, dans son club, à la maison. De quoi partir confiant participer à ses premiers championnats internationaux.

Aujourd’hui, Elliot fera face aux meilleurs Européens sur 1500 mètres dans sa catégorie. À Tampere, en Finlande, il vivra sa première expérience internationale avec le maillot de l’équipe belge sur le dos. Un rendez-vous qui sonne comme une opportunité pour ce jeune homme de 19 ans, de se rapprocher de son ambition ultime : devenir la meilleure version de lui-même. Et nul ne peut douter que celle-ci trouvera sa forme sur le stade, lorsqu’il enchaîne les foulées, quand son attitude corporelle laisse penser qu’il est né pour courir.